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Chaque création prend appui sur un socle concret, un territoire, une communauté, une situation vécue qui est ensuite déplacé par une écriture onirique. Elle travaille le réel jusqu’à ce qu’il rêve. Jusqu’à ce que ce qui semblait solide, un couple, une ville, une identité, une langue commence à s’effriter. C’est dans cette zone instable que naît son théâtre.
 

Cette grammaire de l’érosion traverse l’ensemble des projets de la compagnie, notamment Nuit sans fard, qui explore la dissolution d’un couple à travers trois journées en miroir, ou Les Bancs publics, portrait intime et participatif de la ville de Luxembourg à partir des paroles de ses habitant·es. Dans À travers la forêt, conte initiatique immersif, le paysage devient le lieu d’une métamorphose intérieure, interrogeant la construction de l’identité et les récits imposés.​

​La compagnie s’inscrit dans une démarche profondément liée à la francophonie, conçue comme un espace de circulation des récits, des langues et des imaginaires. La langue est une matière : elle engage le corps, la pensée, le regard. Chaque écriture est un pays étranger. La langue un outil de transmission, d’appropriation et de transformation, notamment pour penser les questions d’exil, d’identité composée et de regard de l’autre.

Le nom de la compagnie s’inspire de Juana la Loca, figure historique espagnole, reine réduite au silence, enfermée, incapable d’enterrer son mari Philippe le Beau tant l’amour rend le deuil impossible. À son image, le théâtre devient ici un espace où l’on refuse la disparition définitive, où l’on maintient vivants les corps, les voix et les souvenirs par la puissance de la fiction. 

Juana la loca est une compagnie-femme, une compagne de travail, un espace décloisonné. Là où Juana fut enfermée, la compagnie ouvre. Là où l’histoire a réduit au silence, elle fait entendre des voix. Le théâtre y devient un lieu pour regarder dans la tombe et y voir un film, pour empêcher la mémoire de pourrir, pour transformer la perte en mouvement, et faire surgir, dans l’entre-deux du réel et du rêve, une forme de renouveau et d’éternité.

Laure Roldàn

crédits photo : Bohumil
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